Cassie

Normalement, tous les étés depuis 1975, je fais des excursions de canot longue randonnée en solitaire. Malheureusement, en cet été de 2010, il m’a été impossible d'en faire comme d'habitude. Finalement, lorsqu'une occasion se présenta à la fin du mois d'août, j'en ai profité pour me rendre à La Réserve faunique de La Vérendrye dont je connais assez bien les circuits de canot. C'était en même temps une belle occasion d'initier notre jeune chienne à cette activité et de l'entraîner à bien se comporter dans une si petite embarcation qu'est le canot dédié aux expéditions en solo.

Après l'enregistrement obligatoire au Domaine, et un trajet d'une trentaine de kilomètres en camion sur un chemin forestier, je suis arrivé à mon point de mise à l'eau. Après avoir pris un « lunch », j,ai chargé le canot et, soit aux environs de 15 heures, je suis parti en direction d'un portage qui m'amènera vers un petit lac où il y a un site de camping magnifique. Plus tard, après quelques kilomètres à pagayer contre le vent, j'ai rencontré deux couples d'Américains qui venaient de compléter le portage dans la direction opposée à la mienne. Ils m'annoncèrent que le site de camping du lac où je prévoyais passer la nuit était occupé. Désappointé, je fis demi-tour afin de trouver un endroit sur le présent lac où passer la nuit. Il y avait deux sites de disponibles sur ce lac. J'ai examiné les deux sites et, pas trop impressionné par la qualité des sites, j'ai opté pour le dernier site visité.

Une fois accosté, j'ai sorti la balle de la chienne et je lui fis faire des rapports de la balle en eau profonde afin de la faire nager et de la fatiguer. Cela faisait déjà une quinzaine de minutes qu'on s'amusait comme ça lorsqu'une ourse et son petit apparurent en aval du vent, soit à l'est de nous. La chienne, qui était à l'eau, ne les a pas détectés à cause de la direction du vent et son intérêt très fixé sur sa balle qui flottait au large. L'ourse avança vers moi, se leva sur ses pattes arrières, émit quelques sons gutturaux, redescendit sur ses quatre pattes et me fit une de ces charges frauduleuses que les ourses aiment faire pour épouvanter les espèces animales qui entrent dans leur territoire ou qu'elles considèrent une menace pour leurs petits. La chienne, qui était toujours à plusieurs dizaines de mètres du bord de l’eau à nager pour trouver sa balle, n'a heureusement pas été témoin de la scène. Moi j'ai joué au poker avec l’ourse en demeurant immobile et j'ai gagné, car elle a arrêté ses menaces et est rentrée dans le boisé en arrière du site de camping. Quand la chienne est revenue avec sa balle, je l'ai embarquée immédiatement dans le canot et nous avons quitté les lieux. À une trentaine de mètres du rivage, je me suis retourné pour revoir l'ourse et l'ourson, ils étaient maintenant exactement à l'endroit où nous nous étions accostés.

Il était maintenant passé 17 h et il ne me restait qu'un site de camping pour m'installer pour la nuit. Le site en question n'est pas un de ces beaux sites qu'on retrouve souvent dans La Vérendrye. Certainement que dans les mois précédents il devait y avoir de la bibitte à cet endroit, car les lieux autour du site était de nature humide. Normalement à ce temps-ci de l’année, si la météo le permet, je couche sous les étoiles sans abri ou tente, mais ce soir il y a apparence de pluie alors j'installe la tente. Ce dernier geste a possiblement été la raison pour laquelle Cassie, notre chienne, a pu survivre la nuit.

Après le souper, je me suis couché sous la tente accompagnée de la chienne. Il devait être aux environs de 20 h. Le sommeil fut difficile, car aussitôt étendu sur mon matelas de sol le silence de la nuit fut brisé par un coup de queue de castor, un avertissement, suivit immédiatement par d'énormes clapotis d'un orignal qui passa dans l'eau tout près de nous. Même pas besoin de vérifier, car après toutes ces années à vivre ces moments spéciaux on reconnaît à l'ouïe ce déplacement dans l'eau fait par les orignaux. Ces bêtes qui se font de moins en moins nombreuses dans le sud de la réserve et cèdent leur place au cerf de la Virginie. Bizarre le comportement de la chienne ici sous la tente. Malgré son intérêt aux bruits de la nuit à l'extérieur de la tente, elle ne donne aucune alerte, alors qu'à la maison elle alerte à la moindre occasion. Soudainement, la paix de la nuit fut brisée par les hurlements d'une meute de loups. Pas les hurlements utilisés pour se retrouver après une nuit de chasse, mais bien les hurlements qui annoncent le début d'une nuit de chasse. D'abord, une voix grave et presque rauque (la bête alpha?) à laquelle s'ajoutèrent deux ou trois autres voix similaires suivies immédiatement de quelques voix moins fortes, mais plus aigües (les femelles?) pour terminer avec quelques yip yip de louveteaux. Merde, la présence des petits à ce temps de l'année indique que je suis campé à moins de deux cents mètres d'une tanière et j'ai un chien avec moi. Heureusement que le vent soufflait toujours et d'une façon régulière le l'ouest en est et alors nous étions campés en aval de la tanière. Possiblement, ils ne nous ont pas détectés et que leur chasse les conduirait vers la forêt et non pas le long du rivage. Je me suis recouché, mais mon cœur battait toujours à un rythme effréné et une bonne dose d’adrénaline demeurait toujours dans mon sang. Le sommeil ne revenait pas et j'avais l'oreille tendue vers les bruits de la nuit.

Note : J'avais vécu une expérience similaire au mois de novembre 1984, mais cette fois-ci la tente était installée dans une grande clairière à côté de l'auto, car le lendemain nous avions l'intention de faire une très longue randonnée pédestre en forêt et nous voulions entreprendre la marche tôt le matin. À cette première expérience, les loups ont clairement démontré qu'ils voulaient avoir notre chien. C'était un soir de clair de lune et je les voyais très bien. Ils ont encerclé la tente à une vingtaine de mètres et ils étaient très agités. Lorsque j'ai sorti seul de la tente pour voir leur réaction, ils se sont éloignés alors que lorsque j'ai sorti le chien pour le placer dans l’auto ils se sont rapprochés menaçants. Une fois l'auto en marche les loups disparurent nous donnant l'occasion de démonter la tente et retourner à la maison.

Il est maintenant passé les 22 h et j'entends de nouveau la meute, à l'exception des louveteaux. Sauf que cette fois-ci ils sont à deux ou trois kilomètres de la tente. Je prends donc une grande respiration de soulagement, car pour le moment ils n'ont pas leur attention sur nous. Je me tourne de bord et ferme les yeux.......et merde, un court et profond hurlement à quelques mètres en arrière de la tente. Le poil me lève sur les bras, le dos et le cou. J'ai la chair de poule. Ils nous ont découverts ou plutôt un membre de la meute nous a découverts. Il a le vent en plein dans le nez et il sait qu'un chien est présent. F..k, quoi faire? J'attends et j'attends. Le temps passe et absolument rien. Je me dis qu’il est seul et qu’il va sacrer son camp d’ici, car sa meute est à la chasse plus loin. Le temps passe. La chienne n'est aucunement dérangée par ce qui se passe. 22 h 30, 23 h, 23 h 30, minuit, 0 h 30, 0 h 45 et rien. Maudit que j'ai hâte que la nuit passe et que le jour le lève. Ils vont certainement aller se coucher ces bêtes-là et nous foutre la paix. Ben non. Soudainement, le même hurlement à la même place, à quelques mètres à l'est de la tente. À peine son court hurlement terminé que deux autres voix s'y ajoutèrent à peu près au même endroit. Merde ça y est je dois passer à l'action. J'entrouvre la porte arrière de la tente, mais je ne peux les voir, car le ciel est couvert et il fait très noir. J’éclaire avec ma petite lumière de poche. À quelques mètres de nous, j'aperçois trois paires d'yeux qui sont tournés vers nous et qui brillent comme des phares dans la nuit. Comme je suis toujours armé de poivre de cayenne et de pétards à ours lors de mes excursions en canot, je charge une douille de pétards à ours, sors mon bras de la tente, pointe le tout vers le ciel et je déclenche le mécanisme. Une seconde et demie plus tard, la paix de la nuit fut brisée d'une explosion à faire sonner les oreilles. Cela a fonctionné. Les yeux dans la nuit ont disparu, du moins pour le moment. Il est temps de mettre fin à ce petit cauchemar et la solution est de partir d'ici. À l'aide de ma lumière frontale, j'ai démonté rapidement la tente, dégonflé le matelas de sol et remisé mon sac de couchage, le tout fourré dans des sacs étanches et fixé dans le canot. À 1 h 30 du matin, en pleine noirceur, je quittais les lieux et je me dirigeais vers une île que je connais située à quelque 7 kilomètres au nord de ma position actuelle en quête d’un peu de paix et de tranquillité. Vers 4 h 30 j'arrivais à l'île. Au lieu de chercher à reprendre le sommeil perdu, je me suis assis appuyé sous un pin blanc à écouter les sons de la nuit et afin être témoin du lever du jour et en espérant le retour du soleil. J'avais maintenant la paix que je cherchais, ma raison d'être ici.

Appentice : À mon retour de ce voyage de canot j'ai procédé à une recherche de la situation actuelle en Amérique du Nord sur la relation entre les loups et les chiens qui pénètrent leurs territoires. J'ai appris que du 1er juillet à la mi-août de cette année 18 chiens ont été tués sur le territoire des loups dans le nord du Wisconsin. Des chiens et un enfant sont attaqués dans le parc Algonquin en Ontario. Au mois de mars 2010, un loup tue un humain en Alaska. Dans le nord du Canada, les loups tuent fréquemment les chiens de traineau. Au Montana les loups, en plus de tuer les moutons, tuent aussi les chevreaux et les chiens lorsque ces derniers s'éloignent des bâtiments. Il ne faut pas blâmer le loup. Petit à petit on lui enlève son territoire avec la croissance de la population et le développement qui en suit. On l'habitue à notre présence (prospection, foresterie, pèche, chasse, loisir, etc.) et dans certains cas les gens les nourrissent et/ou laissent trainer les vidanges. Le loup perd petit à petit sa crainte de l'homme tout comme l'ours. Il ne faut pas lui en vouloir, car le problème c'est nous.

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