Photo de Ted Parker, un adepte de la randonnée en solo
Journal de bord
Expédition en solo de la Rivière Kekek à la Rivière Waswanipi via la Rivière à l'Aigle
Mes notes pour jeudi le 11 août 1977
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Je me suis fait réveiller par les huards ce matin au même moment que le crépuscule pénétrait le brouillard. Dieu, quel bon sommeil! Si seulement il était possible de dormir comme ça à la maison. Tel que promis par la boucane montante du feu de camp de la veille et du coucher flamboyant du soleil ce fut une très belle journée aujourd'hui.
Un petit-déjeuner de crêpes à la farine de sarrasin et agrémentées de bleuets sauvages. Le tout cuit sur un petit feu à ciel ouvert. La cassonade diluée avec un peu d'eau servie de sirop à ces délicieuses crêpes. Rien n'a aussi bon goût à la maison qu'en forêt. Vivre à l'extérieur amplifie tous les sens. J'en ai mangé plus qu'à l'habitude, car j'anticipais un besoin de calories en surplus afin de rencontrer les défis de la journée, particulièrement les portages à faire. Les trappeurs et les peuples originels de la région n'utilisent plus ce territoire depuis des années et les portages ont disparu avec les années.
Aujourd'hui, je suis à la 11e journée depuis mon départ. Les huit dernières journées se sont passées sans aucun bruit d'opérations forestières. C'est la paix totale. Aussi depuis ma descente du train Senneterre-LaTuque, au pont de la Rivière Kékek, je n'ai vu aucun autre être humain. Le seul prédateur d'importance vu jusqu'ici fut un ours dans le portage du canyon. À la vue d'un bipède avec canot sur les épaules il a fui terrifié. Sa fuite à travers la forêt fut très bruyante.
C'est tellement paisible ici, si facile de se perdre dans ses pensées. Je pense à Nicole et aux enfants. Que font-ils ce matin? Que je les aime! J'espère qu'ils comprennent mon besoin de m'évader comme ça. Ce besoin de me ressourcer et me régénérer après une année de stress au travail que seul le canot de longue randonnée peut m'apporter. Quel remède efficace dans mon cas.
Comme tous les matins, le départ du campement fut tôt. J'ai toujours agi ainsi au cas ou le vent deviendrait trop fort avant que j'aie la chance de faire un nombre suffisant de kilomètres. J'estime que les températures maximum et minimum des 24 dernières heures étaient aux environs de 15 et 5 degrés centigrades. Au touché de la main l'eau semble plus chaude que l'air. C'est bien, car j'ai besoin d'un bon lavage, car ça commence à sentir l'homme. L'eau est tellement douce ici que l'utilisation de savon n'est pas nécessaire lorsqu'on passe suffisamment de temps dans l'eau.
Pagayer fut facile aujourd'hui. Il n'y avait qu'un léger vent du nord-ouest. Ce petit canot de bois et toile m'épate de plus en plus. Facile à pagayer d'une position légèrement arrière du centre avec les bagages placés selon les caprices du vent. Je comprends pourquoi les chasseurs de gros gibiers aiment ce type de canot. Le son des vagues qui le frappe de côté est tellement naturel à comparer avec les canots d'aluminium ou de fibre de verre.
Le premier portage de la journée ne fut pas très facile à trouver. De loin sur le lac je croyais savoir environ à quel endroit il devait être situé. J'ai opté pour l'endroit le plus étroit, selon les cartes topographiques, entre ce lac et le prochain, mais un peu plus à l'est afin d'éviter le ruisseau qui coulait entre les deux lacs. Lorsqu'arrivé à l'endroit estimé il n'y avait aucun signe d'un portage. Les aulnes couvraient entièrement le rivage et la seule façon de localiser le portage était de marcher dans l'eau, souvent jusqu'à la hauteur de ma taille, à la recherche d'indices. J'ai marché dans l'eau vers l'est sur une distance de plus ou moins 100 mètres. Ensuite, j'ai percé une ouverture dans cette muraille d'aulnes et je m'enfonçais une dizaine de mètres dans la forêt pour ensuite retourner vers mon point de départ en marchant parallèlement au rivage. Bingo, le voilà le portage. Une partie importante du portage était utilisée par les orignaux et alors très visible, sauf qu'il ne se rendait plus jusqu'à l'eau. Je l'ai marché dans les deux directions en ouvrant un passage assez large pour y circuler. Ensuite, il fut nécessaire d'enlever les aulnes aux deux extrémités du portage afin de permettre le déchargement du canot à un bout et le chargement à l'autre. Un peu de halage du canot et des bagages par dessus des arbres morts et le truc fut accompli. Le tout en deux heures et demie de travail.
Aussitôt en route j'ai commencé à avoir faim. J'accepte l'invitation d'une plage sablonneuse où je mange des biscuits et une bonne soupe. Comme bois pour le feu, j'utilise des branches sèches écorcées par les castors et fendues à la hache. Ce "bois de castor" brûle avec beaucoup d'intensité. Pendant que je mange, une femelle orignal entre dans l'eau à 30 mètres de moi. Elle m'examine, mais ne peut me flairer à cause de la direction du vent. Elle submerge sa tête dans l'eau du lac et la ressort la bouche pleine de végétation. Quelque temps après j'aperçois son veau sur le rivage qui mange de l'herbe. Sa maman est de couleur plus foncée que son petit. Cette femelle me fait penser au mâle orignal qui traversait la Rivière Kékek à la nage devant mon canot il y a quelques jours. Ils sont tous les deux de couleur très foncée. Il me semble qu'il y a une variation de la coloration chez l'orignal.
Pour me rendre au deuxième portage, j'ai pagayé uniquement du côté gauche, mon côté faible, afin d'améliorer ma technique. Le deuxième portage de cette journée fut plus facile à trouver, mais comme les lignes de dénivellation de la carte topo l'indiquaient la montée était très abrupte. Le portage passa par-dessus un esker et aboutit à un des petits lacs faisant partie du début du bassin hydrographique se versant vers le nord. À partir de maintenant toutes les rivières que j'aurai à naviguer couleront dans la même direction que ma destination. Au rythme actuel, je devrais atteindre le village de Waswanipi dans treize jours, soit le 24 de ce mois. C'est bon, car j'ai assez de nourriture pour me satisfaire jusqu'au 27 du mois et Nicole ne m'attend pas avant la toute fin du mois.
Depuis deux jours je remarque une présence accrue de bernaches du canada et elles sont en grand nombre sur ce petit lac. Les jeunes sont déjà de bonne taille et la migration vers le sud devrait commencer d'ici quatre à cinq semaines. Ma présence ne semble pas les déranger. J'imagine que le besoin de se nourrir et accumuler des calories pour le voyage vers le sud les rend moins méfiantes.
J'étais perdu dans mes pensées depuis un bon bout de temps quand soudainement je me suis rendu compte qu'il était presque 16h00 heures. J'en avais assez fait aujourd'hui et maintenant il me fallait trouver une place pour passer la nuit. Une vingtaine de minutes plus tard j'apercevais une petite plage à un kilomètre à l'ouest. C'était assez bien pour y passer la nuit. J'ai mis des bas secs dans les pieds et ensuite installa mon campement. Des bleuets, il y en avait, mais aussi des pistes d'ours et d'orignaux. Quelque temps après mon arrivée, j'ai été témoin d'un beau duel dans le ciel. Un aigle d'Amérique s'attaqua à un aigle pêcheur qui transportait un poisson capturé dans ses talons. Après quelques assauts, l'aigle pêcheur lâcha sa prise que l'aigle d'Amérique récupéra à la surface du lac et transporta vers les plus grands arbres à l'arrière de mon campement.
Plus j'avance vers le nord les épinettes sont petites. Maintenant il faut plus de temps à me faire une réserve de rameaux d'épinette. Ces rameaux, si placés correctement, me serviront de confortable matelas de sol et, en plus, le parfum des branches d'épinettes est fort apprécié. Cette utilisation de rameaux à la place d'un matelas de sol me convient. Ils sont lourds et embarrassants ces matelas de sol fait de mousse à cellules ouvertes avec leurs couvertures imperméables qui font transpirer le corps aux points de contact. Je ne dormirai pas à l'intérieur de la tente ce soir. Je vais simplement placer sa toile extérieure, fait de coton égyptien, par-dessus mon sac de couchage afin de parer à la rosée de cette nuit. J'ai hâte de me coucher et de dormir, le travail de la journée m'a bien préparé pour un bon sommeil.
Au menu ce soir : un diner Kraft, au complet, auquel j'ai ajouté 1/2 tasse de lait séché afin d'augmenter son contenu en protéines. Je ne mange pas de diner Kraft à la maison, mais ici je le trouve délicieux. Pour déssert je me suis gâté avec une grosse tasse de bleuets sauvages et j'en ai ramassés une deuxième tasse pour les crêpes de demain matin. Je mange tellement de bleuets depuis la première journée sur la Rivière Kékek que mes excréments sont aussi foncée que celle d'un ours!
Après le souper je me sentais bien physiquement, la nourriture m'a réchauffé le corps suffisamment pour que je trouve le courage d'aller nager dans le lac afin de me nettoyer un peu. Dans peu de temps, j'ai trouvé la température de l'eau agréable et j'ai nagé en faisant des aller-retour pour une dizaine de minutes. Lorsque le sel et les odeurs corporelles étaient éliminés j'ai frotté vigoureusement une paire de bas et des bobettes sous l'eau pour les nettoyer. Dans cette eau douce, ils sont devenus très propres et sans odeur. Demain ils sècheront exposés au soleil étendus sur les bagages dans le canot.
Avant de me coucher, assis devant mon feu de camp, je me demandais si tout allait bien avec la famille à la maison. Ce nouvel ordinateur que vient de nous annoncer la firme Tandy, à quel prix se vendrait-il? Pour combien de temps ces terres de la couronne seront-elles aussi vierges? Les forestières ferment le cercle tranquillement. Les flammes s'éteignent et j'arrose la braise de l'eau du lac. J'enlève mes vêtements et je les glisse sous la toile de la tente. Avec une tuque sur la tête j'entre dans mon sac à couchage avec mon crayon, du papier et la lanterne/chandelle à côté de moi. J'écris ces notes dans mon journal et ensuite je ferme tout et je m'installe sur le dos et je parle aux étoiles. Je pense à Nicole et les enfants, au passage des années, à ce que me réserve demain? Est-ce que je vais voir des loutres tout près du canot? Impossible de garder les yeux ouverts, ils se ferment. Ces 17 kilomètres en solo avec deux portages m'ont fatigué. Mais c'est une fatigue saine et la nuit me régénérera pour les jours à suivre. Mon estomac est plein de nourriture et tout est bien ici au milieu de la forêt. XX Nicole, Shawn and Kel.